QUI ETAIENT ISIDORE et LEA FRANKFORTER ?

Texte rédigé par leurs fils Joé et Claude FRANKFORTER – Juillet 2015

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Naissance et origines :

FRANKFORTER Izydor (orthographié Isidore à son arrivée en France), né le 19 septembre 1910 à Nagyvarad (Roumanie) est issu d’une famille juive d’Europe Centrale ayant comporté de nombreux rabbins tous fortement impliqués dans des actions caritatives.

Après ses premières études, il fait plusieurs séjours de longue durée à l’étranger (Égypte et divers pays européens, en particulier en Belgique) en y exerçant des activités dans des domaines très variés (menuiserie, confection de vêtements, coiffure masculine, etc… développant ainsi son habileté manuelle), jusqu’à son arrivée à Paris au début des années 30, où il entre au Séminaire Israélite de France pour commencer des études rabbiniques.

Débuts professionnels :

  1. a) carrière rabbinique, 2nde Guerre Mondiale, vie familiale:

L’année 1936 est une date très importante pour lui : il obtient son diplôme de rabbin, fait la connaissance d’une jeune fille (Léa-Nessia LAX), qu’il épousera le 2 juin. Il obtient la naturalisation française conjointement avec son épouse (née en Pologne à Jaroslaw) et il est nommé au poste de rabbin à Vichy, poste qu’il occupera pendant 6 mois, pour être ensuite nommé à Troyes.

La ville de Troyes est une ville historiquement très importante, tant pour le judaïsme que pour la culture française : elle a hébergé au 12ème siècle un des plus illustres commentateurs de la Bible, le Grand Rabbin Rashi qui a rédigé de très nombreux écrits éclairant d’une manière facilement compréhensible et populaire la complexité des textes sacrés; ses écrits sont encore universellement étudiés à ce jour. Quant à son apport à la culture française, il est également considérable, car Rashi a inclus, en les définissant, dans ses textes explicatifs près de 3000 termes de la langue française en utilisant une graphie hébraïque particulière permettant d’en faire aujourd’hui encore la prononciation correcte correspondant à cette époque !

Le rabbin FRANKFORTER, responsable religieux apprécié par la population troyenne,   occupera ses fonctions pendant 3 ans, jusqu’au début de la Seconde Guerre en septembre 1939, date à laquelle il sera incorporé par l’Armée Française en qualité d’Aumônier militaire. Blessé au combat et fait prisonnier par la Wehrmacht, il réussira à s’évader de l’infirmerie de son camp de détention pour rejoindre son épouse et leur fils Joé; ils quitteront Troyes pendant la période de  » l’Exode  » pour aller, comme des millions d’autres Français, en « Zone Libre » (d’abord à la Baule jusqu’en 1941, puis ensuite à Aix-les-Bains jusqu’en mai 1943 pour aller s’installer à Fleurance, dans le Gers jusqu’en septembre 1944). Leur second fils, Claude, y naîtra en mai 1944.

Pendant toute cette période, caché sous une fausse identité pour dissimuler son appartenance au judaïsme, il a exercé différentes activités (en particulier ouvrier agricole) pour nourrir sa famille et également aider d’autres amis juifs dans la même situation de clandestinité par rapport à l’occupant allemand et la Milice collaborationniste.

  1. b) début de carrière industrielle

Après la Libération, en raison de la déportation de la plus grande partie de la communauté juive de Troyes, le Grand Rabbin de France lui confie la mission de rester responsable de cette communauté décimée et d’œuvrer pour la reconstituer mais lui enjoint de se trouver une activité rétribuée pour faire vivre sa famille, car le Rabbinat national n’avait plus de moyens financiers pour salarier ses membres.

Isidore FRANKFORTER avait eu la chance d’entretenir avant la Guerre de bonnes relatins avec plusieurs industriels de Troyes, capitale reconnue de la bonneterie, ce qui lui a permis d’obtenir leur aide matérielle, en se faisant confier des articles qu’il allait vendre « en porte à porte » dans la région parisienne, où sa famille avait conservé des attaches, en particulier un appartement agréable octroyé par les autorités, en compensation de la destruction par bombardement d’un ancien appartement familial.

Cette activité de « vendeur en porte à porte », qui fonctionnait de façon tout juste correcte a donné l’idée à Isidore et Léa FRANKFORTER de créer leur propre entreprise de bonneterie afin d’améliorer leur situation matérielle.

C’est ainsi qu’ils se sont associés au début des années 50 avec la famille CAMUS, qui possédait un petit atelier de bonneterie, boulevard Victor Hugo (atelier qu’ils ont racheté peu de temps après, M. CAMUS désirant prendre sa retraite) et qu’ils ont créé l’Entreprise FRA-FOR (sorte de « raccourci » de FRANKFORTER !).

Les talents créatifs de Léa FRANKFORTER associés aux qualités de gestionnaire de son mari Isidore leur ont permis de développer progressivement leur entreprise, les amenant à installer leur usine dans des locaux plus grands, boulevard du 14 Juillet, puis un peu plus tard rue Brocard, encore plus spacieux, jusqu’au moment où ils ont pensé qu’il devenait nécessaire de proposer des produits nouveaux à la clientèle, pour se distinguer des combinaisons pour dames, pyjamas et survêtements sportifs représentant la production classique de la bonneterie troyenne.

Naissance et développement de BABYGRO-(FRA-FOR):

C’est au cours d’un voyage d’étude et d’observation aux États Unis en 1961 qu’ils découvrent des articles révolutionnaires (vêtements extensibles pour nourrissons et enfants) sous la marque BABYGRO.

L’inventeur et fabricant de ces produits (Walter ARTZT), désireux d’une large diffusion commerciale à l’échelle internationale, cherchait des partenaires en Europe, en particulier en France et au Bénélux.

Walter ARTZT et les FRANKFORTER ayant très vite sympathisé, des accords furent rapidement conclus et appliqués donnant à FRA-FOR la licence d’exploitations des brevets ARTZT (techniques de tissage garantissant une élasticité élevée et durable ainsi que patrons de coupe du tissu réduisant au maximum les coutures de façon à éviter d’irriter la peau des nourrissons) pour la France et le Benelux et de son côté, FRA-FOR apporterait son assistance artistique pour la création de modèles attirants, exploitables par tous les autres licenciés de ARTZT.

Comme tout produit innovant, les articles BABYGRO connurent des débuts laborieux sur le marché français, mais devinrent rapidement adoptés dès que leurs qualités furent comprises et appréciées par les jeunes mamans !

En 1962, l’usine de la rue Brocard fut entièrement détruite par un incendie – heureusement sans victime – mais mettant gravement en péril la société FRA-FOR. Un élan de solidarité extraordinaire de la part des industriels de Troyes (pourtant concurrents !) permit de sauver FRA-FOR en accueillant temporairement le personnel et en mettant à leur disposition le matériel de fabrication; ce soutien technique, épaulé par la compréhension active de la Municipalité, des banques, des fournisseurs et de la clientèle donna aux FRANKFORTER la volonté très forte de restaurer leur entreprise (ils le virent également comme l’occasion de remercier leur personnel qui s’était montré remarquablement fidèle à leur l’égard).

Quelques mois plus tard, confiants dans leur avenir, car appréciant d’être si largement soutenus par leur entourage (y compris leurs concurrents !), les FRANKFORTER acquièrent dans de bonnes conditions une immense usine désaffectée, au 1 Cours Jacquin et la rénovent avec un grand dynamisme pour redémarrer FRA-FOR.

BABYGRO de FRA-FOR devint ainsi une marque légendaire (le fameux slogan « BABYGRO, LE VÊTEMENT QUI GRANDIT AVEC L’ENFANT  » fut inventé par Isidore FRANKFORTER) et même un nom commun (tout comme « frigidaire » pour les réfrigérateurs) pour désigner des vêtements confortables et pratiques pour enfants.

Au début des années 1970, Isidore et Léa FRANKFORTER envisagent de prendre leur retraite; mais leurs deux fils ayant pris des engagements professionnels dans d’autres domaines, ils ne pourront donc pas leur succéder à la direction de FRA-FOR, ce qui les amènera à chercher un acquéreur; ce fut un consortium industriel textile américain, cherchant un accès au marché européen qui en fit l’acquisition en 1972.

La société FRA-FOR connut dès lors des hauts et des bas après le départ de ses fondateurs, qui avaient pourtant passé près de 3 ans après leur cession pour assister et former leurs successeurs; la marque BABYGRO fut cependant « ressuscitée » en 2007 par des industriels qui surent la remettre d’actualité.

Activités Associatives et Caritatives :

Parallèlement à leurs activités professionnelles, Léa et Isidore FRANKFORTER ont mené des actions nombreuses et d’envergure sur le plan caritatif, poursuivant ainsi une tradition familiale.

Rabbin de la communauté juive de Troyes avant la Guerre, Isidore FRANKFORTER a cependant continué à assumer de hautes responsabilités dès son retour à la Libération, en étant un élément moteur de sa communauté, auprès de son Président de l’époque, Albert BLUM, en comité avec Roger LEVY et Henri CAHEN entre autres personnalités actives.

Le bâtiment de la synagogue ayant été détruit pendant la Guerre, la communauté protestante a chaleureusement accueilli la communauté juive à l’occasion des fêtes religieuses juives, jusqu’à ce que des locaux appropriés furent trouvés, rue Chardonnet, abritant ainsi une communauté se reconstituant, notamment en raison de l’arrivée en France de juifs francophones ayant dû fuir l’Egypte en 1956, après la prise du pouvoir par Nasser, puis plus tard d’autres réfugiés juifs provenant d’Afrique du Nord (Maroc, Tunisie, Algérie) à l’occasion de l’accession à l’indépendance de ces pays majoritairement musulmans.

La société FRA-FOR connaissant un bon développement était en mesure de proposer des emplois bien rétribués qui ont ainsi attiré de nombreux réfugiés contribuant au développement de la communauté juive troyenne.

Sur le plan rituel et spirituel, la communauté était guidée par un jeune étudiant d’origine marocaine, Abba SAMOUN, parrainé par Isidore FRANKFORTER, qui avait été formé dans une école religieuse spécialisée, la « Yeshiva d’Aix-les-Bains », ce qui lui a permis de mettre en harmonie les rituels religieux légèrement différents des membres de la communauté, selon leurs origines : les « anciens » (de rite ashkenaze, inspiration d’Europe Centrale) et les « nouveaux » (rite sépharade, d’inspiration maghrébine – d’Afrique du Nord).

En raison de son grand charisme, de ses larges connaissances religieuses et de ses grandes compétences Abba SAMOUN fut rapidement nommé officiellement rabbin de la communauté juive de Troyes et étendit ses fonctions jusqu’à obtenir le titre de Grand Rabbin de Troyes, ainsi que celui d’Aumônier Militaire et d’Aumônier Général des Prisons, au long d’une magnifique carrière de plus de 50 ans.
 Pour faire face à sa croissance, la communauté eut la chance de pouvoir s’installer, au début des années 60, dans les magnifiques locaux d’un ancienne abbaye construite au XVI°siècle, au 5 rue Brunneval qui avait été désacralisée et désaffectée au cours du temps.

Isidore FRANKFORTER est élu Président de la communauté, après le décès du Président Albert BLUM. 
Mettant à profit la croissance des effectifs de la communauté, les excellentes relations qu’elle entretenait avec la Municipalité et les autres autorités religieuses, ainsi que les contributions financières généreuses de ses membres, dont certains étaient des industriels aisés, le Président FRANKFORTER put ainsi, avec l’implication du Conseil d’Administration, mettre en place de nombreuses activités, en commençant par la rénovation des bâtiments de la rue Brunneval, pour les sécuriser et les adapter au rituel du judaïsme, tout en respectant leur exceptionnelle qualité architecturale.

Diverses associations à buts culturels ou caritatifs purent ainsi y être hébergées, renforçant les bons contacts humains et donnant aussi l’occasion d’organiser des cérémonies ou des festivités auxquelles des personnalités officielles furent fréquemment invitées. 
Après 1975, Léa et Isidore FRANKFORTER quitteront Troyes pour s’installer définitivement en région parisienne afin de rejoindre leurs familles et des proches, tout en conservant de très chaleureux contacts avec leurs amis troyens. Installés dans un premier temps à proximité de la grande synagogue du 31 rue de Montevideo, à Paris XVI°, Isidore FRANKFORTER en fut élu co-Président, fonction qu’il occupa jusqu’à son déménagement à Neuilly-sur-Seine où il fut élu Président de la synagogue de la rue Ancelle.

Par ailleurs, il présida, ou fut membre du Conseil d’Administration de nombreuses institutions ou organisations juives.

Ses amis proches expliquaient cette carrière associative exceptionnelle par son parcours hors du commun, qui lui avait donné des compétences aussi bien spirituelles et morales (il fut un rabbin apprécié) que matérielles et concrètes (il fut un industriel efficace) ce qui lui octroyait une vision large de toutes les données d’un problème et des solutions originales pour le résoudre.

Décorations et titre honorifique surprenant :

Centre  FrankForter

Isidore FRANKFORTER, en plus de la Médaille du Travail, obtint les plus hautes distinctions en devenant Chevalier de la Légion d’Honneur et Officier de l’Ordre National du Mérite.

Par ailleurs, comme il entretenait en tant que Vice-Président du Consistoire Israélite, d’excellentes relations avec SI HAMZA BOUBAKEUR, ancien Recteur de la Grande Mosquée de Paris, il eut un jour l’étonnante surprise de recevoir une lettre officielle de son ami BOUBAKEUR lui accordant, au nom de son Conseil de la Grande Mosquée le « Titre Honorifique de Musulman », …ce qui a profondément ému l’ancien rabbin, mais ne lui a évidemment pas fait modifier ses convictions religieuses; il l’a cependant prise comme une marque d’amitié profonde entre responsables religieux se manifestant un profond et amical respect !

Son épouse Léa, avec qui il avait partagé 54 années d’une vie intensément remplie, décède en juillet 1990 et il la rejoint après 6 années de profond chagrin en avril 1996, sans avoir pour autant réduit ses importantes activités caritatives.

Un centre de jour d’Assistance aux Personnes Âgées portant leur nom a été fondé et financé par Isidore et Léa FRANKFORTER en 1981 à Jérusalem et continue à apporter un soutien quotidien à des centaines de personnes en difficulté (dont une grande proportion est d’origine française).