Qui était Roger Lévy ?

 1er Mai 2006

Les plus âgés d’entre vous ont connu M. Roger Lévy. Vous savez, ce petit homme qui était là à tous les offices, qui se préoccupait de fournir à chacun un livre de prière. Cette shule, c’était le centre de toute sa vie, de toutes ses préoccupations, et si vous êtes ici en ce moment, c’est aussi un peu grâce à lui.

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Mais savez vous d’où il venait ?

La famille Lévy était une grande famille en Alsace au XVIII ième siècle. Léopold était le préposé d’UffoItz. Il récoltait les impôts pour le roi, et en son honneur, son arrière petit fils a obtenu le prénom de Léopold.

C’est lui qui a quitté l’Alsace vers 1860, et qui s’est installé à Troyes en 1875. Léopold était athée, bachelier, et bon vivant. Il a transmis à son fils Gaston son magasin-atelier de brocanteur-marchand-fabriquant de meubles et son ignorance religieuse.

A Reishoffen, il y avait un cœur à prendre. Gaston est venu en train. Il a vu la demoiselle. Il a vaincu toute hésitation et s’est fiancé le jour même avec Denise qui se faisait appeler Alice. Alice a fait entrer ce qu’elle a pu de religion dans le foyer. Toutefois, on travaillait au magasin le samedi et la nourriture n’était pas vraiment cachère.

A la fin de sa vie, Gaston souffrant d’une cataracte voyait de moins en moins clair. Il passait ses journées à prier avec un livre aux multiples marques pages. Roger, leur fils était un élève peu doué pour les études, mais appliqué et sage, Gaston voulait qu’il ait un métier.  » On peut te voler tous tes biens, mais pas ton savoir. Commerçant, ce n’est pas un métier  » disait-il. Aussi bien malgré lui, Roger devint tapissier.

Il s’est marié juste avant guerre, avec la ferme intention de mener une vie conforme à la thora. Pas évident quand on habite la même maison que papa et qu’on se choisit une femme dans une famille libérale.

La communauté avant guerre était petite et recevait des réfugiés qui fuyaient soit l’Allemagne nazie, soit l’antisémitisme d’Europe de l’Est. Et c’est ainsi que mes parents invitaient assez souvent des pauvres à partager le repas du chabat. Parmi eux, il y avait un jeune couple dont le mari était rabbin au chômage, vous aviez reconnu je pense, M Isidore Frank Forter.

Mobilisé en 1939, Roger part au front. Quand ses supérieurs donnent l’ordre du « sauve qui peut » en 1940, en famille, il prit la route de l’Algérie avant d’être bloqué à Castelnaudary. Alors, Roger devint Tapissier à Toulouse. En 1942, la situation s’aggravait, mais la famille de ma maman l’attendait en Suisse.

Pour limiter les risques, Roger s’inspira de Jacob. Il envoya en éclaireur femme et enfants et lui les rejoindra par la montagne, Il pensait à juste titre que les suisses n’auraient pas à cœur de renvoyer à la mort jeune mère et ses petits. Ce fut le cas. Mais si la famille fut sauvée, ce n’était pas par charité mais grâce aux interventions des théosophes, francs maçons protestants et hélvètes que la famille de ma maman fréquentait. Papa fut dépouillé par le passeur, mais accepté en Suisse, et toute la famille Lévy s’ est retrouvée internée, chargée de construire avec les autres réfugiés la station hivernale de Cran-Montana. Et c’est ainsi que la Suisse a pu s’honorer de me voir naître.

Les réfugiés avaient peu à manger, comme les autres suisses d’ailleurs, et lorsqu’on a proposé une cantine cachère, ma mère a eu peur de manquer davantage encore, alors que mon père a préféré la voix de la Torah. Cela n’a pas facilité la constitution du couple et à la fin de la guerre, Roger est rentré seul à Troyes.

Il ne pouvait ni ne voulait rester seul aussi a-t-il cherché à rencontrer une femme convenable. Et il l’a trouvé en Julianne Nordmann, fille d’un rabbin, et petite fille d’un grand rabbin, celui qui a fondé la communauté Ets Haïm de Strasbourg.

Dès lors, sa vie a été tripolaire : la maison, où il s’occupait avec tendresse de ses parents, le magasin, où il passait le plus clair de son temps, et la shule, sa seule vraie passion.

La communauté de Troyes après guerre a eu la chance d’avoir une petite équipe de personnes très dévouées et très généreuses. La fortune venait de la bonneterie. Il y avait plusieurs affaires juives, celle dirigée par M Albert Blum le président, celle de M. Rozen, celle de Pierre Lévy, la plus importante de tous « Devanley et Recoing ». Si monsieur Pierre Lévy ne nous fréquentait pas, il faisait tous les ans un don à la Shule et à l’évêché, et employait Roger Kahn, expert comptable, fils de Hazan qui se faisait une joie pour Yom Kippour de faire les offices alsaciens avec des la la la…. ou lo lo lo… qui n’en finissaient plus.

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M. Isidore Frank Forter avait compris que Rabbin, ce n’est pas un métier pour un juif. Il s’est lancé dans la bonneterie, ce qui lui a permis d’employer quand il le pouvait des coreligionnaires qui pouvaient être utiles à la communauté. Il a trouvé dans son usine un emploi pour M. Abba Samoun, qui est devenu le rabbin, puis pour M. Elie Margen. Si M. Frank Forter lui a fourni la parnassa, c’est en papa que M. Samoun a trouvé un ami et un confident. Missi dominici, M Samoun était chargé de toutes les missions délicates, en particulier de venir nous chercher chez notre mère pour passer des vacances à Troyes auprès de lui. Seule la mort a ruiné l’amitié entre les deux hommes. J’ai un souvenir ému de M. Samoun, très fatigué et malade debout dans le froid, venu, les larmes aux yeux assister aux funérailles de Papa.

Avant l’arrivée des pieds-noirs, papa consacrait tous ses efforts à empêcher le judaïsme troyen de s’évaporer. Il dirigeait un journal, qu’il faisait ronéotyper, puis imprimer. Pour cela, il était en relation avec tout ce que la région comprenait de rabbin et d’intellectuels, en particulier le Docteur Netter d’Epernay et le professeur Abramovich de Troyes.

Papa cherchait à rendre notre religion la plus belle possible, et dans sa maison à Sainte Savine, il montait un souccah, où tous les enfants étaient invités. Papa, par son activisme a eu un rôle déterminant pour la location du local de la Rue Charbonnet, mais aussi pour la shule actuelle, il a réussi à convaincre ses nombreux amis sans qui rien n’aurait été possible, Albert Blum, Henri Cahen, Isidore Frank Forter etc..

Le devoir était pour lui une seconde nature. Il se privait de tout. Pendant des années, il s’est passé de vacances, car son père étant vieux et malade, et il refusait de le laisser plus d’une journée, par crainte d’être absent pendant que son père pouvait quitter ce monde. Ce sacrifice était-il indispensable ? son absence à la bar-mitsva de son fils ainé a été mal vécue.

Après la mort de son père, Roger a pu profiter un tout petit peu de la vie. Il a même réussi à partir en Israël. En Eretz, comme il disait… unique voyage, car Julianne frappée d’une sclérose en plaque devenait d’année en année de plus en plus invalide.

Alors, c’est depuis sa maison qu’il s’employait à se rendre utile. Il donnait des cours bénévolement à ceux qui voulaient bien apprendre et à ceux qui étaient obligés de venir par la volonté impérieuse de leurs parents.

L’argent qu’il ne dépensait pas en vacances, était donné à la communauté, aux Yeshivas, au KKL ou placée dans des livres, non pas pour lui, car il ne lisait pas, mais pour offrir à sa bibliothèque ou à des fidèles à convaincre.

La bibliothèque, c’était sa fierté, c’était toute la connaissance qu’il rêvait de posséder. Lorsqu’il nous a quitté, j’y ai trouvé des ouvrages très variés, tous à thème juif, donc un traité de psychiatrie du professeur Baruk. Seul un médecin un peu spécialisé pouvait comprendre son contenu, mais le rêve du savoir était là.

Tous les jours, il étudiait, il traduisait la thora, et se faisait des cahiers de vocabulaires, et malgré plusieurs séjours en Israël, je n’ai toujours pas son niveau d’hébreu.

Sa générosité a eu l’occasion de se manifester en 1962. Il possédait une grande maison. Spontanément, il a mis gracieusement à la disposition des réfugiés d’Algérie le rez de chaussée. Nous avons ainsi hébergé une famille bruyante, dont le père avait des problèmes psychiatriques… A leur départ, papa a récidivé, et a reçu une autre famille : des gens calmes cette fois !

Il avait un côté racoleur. Il adorait coincer les gens dans les coins pour leur distiller la bonne parole, ce qui avait le mérite d’en agacer plus d’un. Il apportait cependant une véritable aide à des personnes en détresse. Jusqu’à la fin de sa vie, il a soutenu des prisonniers en correspondant avec eux. Il a même aidé psychologiquement, jusqu’à la fin de sa vie son neveu Daniel, qui pourtant s’était montré si dur avec lui.

Roger Lévy a-t-il réussi à transmettre sa passion ? Nous en discutons très souvent, et longtemps après sa mort, il ne laisse encore personne indifférent. Présenté par les uns comme un fanatique, par les autres comme un saint, il a attiré certains vers le judaïsme et en a écœuré d’autres. Aucun de ses enfants ne l’a suivi dans sa vision du judaïsme. Son ainé est athée, sa fille et son autre fils traditionalistes pour ne pas dire libéraux. Or, il avait les libéraux en horreur et ne pouvait pas comprendre ces gens là.

Aujourd’hui, ses arrières petits enfants sont tous juifs. J’ai eu deux filles, toutes deux attachées au judaïsme, et mes quatre petits enfants sont élevés dans une famille orthodoxe. J’ai donc les mêmes problèmes que mes parents, des enfants qui ne me demandent pas mon avis pour vivre à leur façon.

Alors si on prend du recul, que voit-on ? Léopold athée, Gaston traditionaliste, Roger orthodoxe, Michel libéral, Murielle orthodoxe…. Que deviendra Aurlie ?

D’une génération à l’autre tout change, mais tout reste stable.

Cette continuité, cet amour entre les générations, c’est ce lien qui va d’Abraham et qui nous conduira jusqu’au Machia’h et que la famille Lévy a réussi jusqu’à présent à maintenir….

N’est-ce pas la plus belle réussite de papa ?

Ecrit par Michel LEVY, fils de Roger LEVY.

Cet article écrit en 2006 par Michel est complété aujourd’hui par l’épilogue suivant :

Depuis 2006, la famille de Roger LEVY s’est enrichie de 15 arrières petits enfants. Tous doivent être fiers du parcours de leur aïeul.